Mesdames et Messieurs,
Je suis très heureux
et honoré de participer à ce débat sur l'intelligence
économique car il est temps que chacun prenne conscience des enjeux
concrets que recèle ce concept.
Et, il est temps qu'après
des tentatives avortées et quelques années d'inaction quasi
totale dans ce domaine, une politique nationale d'intelligence économique
soit relancée. C'est ce qu'a décidé le Premier ministre.
Lorsque celui-ci, le 2 janvier
dernier, a chargé Bernard CARAYON de lui faire des propositions
pour valoriser l'intelligence économique en France, de nombreuses
personnes ont certainement pensé qu'il s'agissait d'un rapport supplémentaire
sur un concept théorique. L'enjeu, en fait, est considérable
pour notre économie, et pour le rang de notre pays.
Il est vrai, et le rapport
de Bernard CARAYON le montre bien, que la définition de "l'intelligence
économique" navigue entre deux écueils.
Le premier est de concevoir
l'intelligence économique de manière trop générale,
et à force de vouloir être consensuel de rester à des
niveaux de réflexion qui sont voués à ne pas avoir
de portée pratique.
Le deuxième est de
ramener l'intelligence économique à l'espionnage industriel,
et de réveiller ainsi les vieilles images des "barbouzes".
Gardons-nous de ces deux
extrêmes pour revenir à la réalité, et plus
simplement aux termes employés par le Premier ministre : les acteurs
économiques ont besoin d'informations fiables et prospectives, et
ils doivent pouvoir se prémunir contre des accès non souhaités
à leur propres données.
En d'autres termes, l'intelligence
économique c'est d'une part de l'information stratégique
économique, d'autre part de la sécurité économique.
J'ajouterai un complément qui me semble important : une capacité
à analyser l'information pour faire les choix, les choix de l'entreprise,
les choix des collectivités locales et les choix de l'Etat.
Force est de constater qu'il
n'y a pas aujourd'hui de politique française d'intelligence économique,
et au-delà que son principe même est mal compris.
Naturellement, et vos débats
l'ont rappelé, pendant trop longtemps chacun a considéré
que l'économie était l'affaire du privé, tandis que
l'intérêt général était l'affaire du
public. Et les nationalisations n'ont pas dérogé à
la règle puisqu'elles n'étaient légitimées
que par la nécessité de protéger nos grandes industries
dites stratégiques. A force de s'ignorer, les uns et les autres
se sont parfois méprisés.
Et pourtant, je l'ai déjà
dit, cela n'a pas de sens. L'Etat doit créer les conditions du développement
économique et les entreprises doivent participer à l'intérêt
général. Il y a bien un intérêt commun : la
prospérité de la France et des Français. La compétitivité,
le rayonnement, le progrès ne sont pas des "gros mots". Ce sont
au contraire des ambitions légitimes dans un pays qui veut donner
à ses habitants l'espoir d'un avenir toujours meilleur.
J'ajoute que la définition
d'une politique d'intelligence économique suppose deux préalables
: que nous nous mettions d'accord sur ce qui est stratégique pour
l'avenir de la France et que tous les services publics coopèrent
en ce sens dans un partenariat organisé avec les entreprises.
Sur ce dernier point, vous
le savez, il y a encore beaucoup à faire. Plusieurs ministères
et plusieurs services sont concernés. Je pense naturellement aux
Finances et à l'Industrie, à l'Agriculture, à la Défense
et bien sûr à l'Intérieur. Chacun répugne souvent,
au sein même de son propre ministère, à communiquer
des informations, à partager ses bases de données et même
à respecter des priorités communes. Le Gouvernement a fortement
progressé dans ce domaine en prévoyant par exemple la constitution
des pôles régionaux qui rassembleront plusieurs services.
Et j'ajoute aussi que les ministères seront obligés de progresser
grâce à la loi d'orientation relative aux lois de finances
(LOLF). Mais les frilosités culturelles sont encore bien ancrées.
Il est heureux que des organisations
comme l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN)
et l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure
(IHESI) parviennent à ébrécher ces cloisons en montrant
combien la défense et la sécurité sont des questions
qui dépassent la sphère de tel ou tel ministère et
même de l'Etat.
S'agissant de l'identification
des enjeux stratégiques, cela suppose un vrai débat de société
qui s'engage au plus près du terrain. Chacun perçoit bien
que le risque est que tout soit considéré comme stratégique,
et donc que rien ne le soit.
Dans le champ de compétences
qui est le mien, au Ministère de l'Intérieur, de la Sécurité
Intérieure et des Libertés Locales, l'intelligence économique
trouve deux applications : celle de la sécurité, et celle
de l'animation des actions à conduire au plan local, c'est à
dire celle de l'intelligence territoriale dans laquelle l'Etat doit aussi
jouer tout son rôle.
S'agissant de la sécurité
économique, le sujet peut sembler bien connu et maîtrisé.
Il s'agit de lutter contre les réseaux de criminalité organisée,
et notamment les réseaux mafieux, mais également de prévenir
les attaques de réseaux sur Internet ou l'infiltration d'espions
étrangers dans les laboratoires de nos universités ou dans
nos entreprises. Il s'agit de diffuser une culture de précaution
qui n'est pas suffisamment répandue.
Et pour cela il faut
que des actions communes soient conduites entre les services de l'Etat
et les professions. Il ne peut y avoir d'un côté l'Etat et
de l'autre les entreprises. Pour contrer ces menaces, nous devons travailler
avec les grandes bien sûr (EDF, EADS, Bouygues Telecom), mais
aussi avec les petites entreprises, celles qui se situent clairement dans
des secteurs stratégiques et celles qui n'ont pas forcément
conscience de s'y situer.
Il ne faut pas sous-estimer
les enjeux. Prenons l'exemple des attaques de réseaux. En 2002,
26 % des entreprises françaises déclaraient avoir été
victimes de virus et 23 % d'attaques ayant entraîné une perte
de services. Récemment 300 sites gouvernementaux ont été
attaqués.
Vous savez également
que pour lutter contre les réseaux de financement des terroristes,
les Etats Unis ont inclus le renseignement économique dans leurs
priorités.
Aujourd'hui, la Direction
de la Surveillance du Territoire, ainsi que dans leur secteur d'activité
les Renseignements Généraux et la Police judiciaire, ont
pour mission de rechercher les activités soutenues par des puissances
étrangères de nature à menacer la sécurité
de notre pays. De nombreux autres services ministériels sont impliqués
et tout particulièrement le Ministère de l'économie,
des finances et de l'industrie qui a en charge la défense économique.
Mais, la sécurité
économique ne s'arrête pas à cette seule vision défensive,
elle va bien au-delà.
Et je pense notamment à
la question de notre dépendance vis à vis de l'extérieur
pour des activités stratégiques. L'exemple le plus connu
est sans aucun doute celui de l'accès et du traitement de l'information.
Le réseau INTERNET est essentiellement dominé par des entreprises
américaines.
Il en est de même pour les réseaux satellitaires. Qu'adviendra-t-il
demain si nos intérêts ne coïncident plus ?
Deuxième exemple,
moins connu, celui des entreprises privées de sécurité.
Nous ne pouvons pas ignorer les enjeux liés à ce secteur.
Il existe en France autant d'agents de sécurité privés
chargés de prévenir des actes de malveillance que de policiers.
C'est un marché libre, en plein essor, qui touche des secteurs aussi
essentiels que la protection des banques ou la surveillance de sites sensibles.
La loi du 18 mars 2003 relative
à la sécurité intérieure définit précisément
les tâches de ces sociétés, renforce leur professionnalisation
et les conditions d'agrément ou d'autorisation. Il faut que chaque
entreprise soit autorisée, que l'exercice à titre individuel
soit agréé et les embauches déclarées.
Après tout, ne l'ignorons
pas : les services de sécurité sont ceux auxquels les entreprises
laissent les clés lorsque leur propre personnel est absent.
Pour autant, il faut savoir
que ces entreprises de sécurité sont dans leur très
grande majorité des entreprises étrangères. Aussi
faut-il s'interroger sur l'intérêt stratégique de développer
un réseau d'entreprises françaises de sécurité.
Je pense encore aux démarches
de désinformation, aux actions d'influence qui sont développées
soit par d'autres entreprises, soit par d'autres pays. Il nous faut nous
doter des moyens d'analyser ces phénomènes et d'y faire face.
En d'autres termes,
la sécurité économiques ne se limite pas à
la lutte contre les infractions et à la recherche de renseignements.
Elle suppose d'évaluer les vulnérabilités économiques
de notre pays, et de déterminer les axes de son développement
dans les domaines scientifique, technologique, financier et commercial.
Elle suppose aussi que des mécanismes de décision soient
mis au point, dans le partenariat entre les autorités publiques
et les responsables des entreprises.
J'en viens à
la seconde dimension de l'intelligence économique : l'information
stratégique économique.
C'est une évidence
les acteurs économiques ont besoin d'informations scientifiques,
techniques, financières commerciales ou encore juridiques. Un sous-traitant
doit être informé que son donneur d'ordre est en difficulté.
Une entreprise qui développe une innovation technologique doit bénéficier
de conseils juridiques pour en assurer la protection.
La compétitivité
de la France n'est pas que l'affaire des entreprises. C'est aussi l'affaire
des pouvoirs publics. Il n'y a pas de contradiction entre l'intérêt
général, le service public, et la mise à disposition
d'informations stratégiques pour le développement des entreprises.
Bien au contraire. D'ailleurs, les Etats Unis - qui ne sont pas un exemple
de dirigisme - ont été les premiers dans le domaine de l'intelligence
économique.
Les pouvoirs publics
ne sont pas là pour freiner les projets des acteurs économiques,
mais au contraire pour les accompagner. Les collectivités
locales l'ont bien compris. En développant des réseaux à
haut débit, en incitant les universités et grandes écoles
à s'implanter, en mettant à disposition des réseaux
d'experts, elles favorisent la compétitivité des entreprises
locales. C'est cela l'attractivité territoriale.
L'Etat ne peut rester
en retrait de cette problématique car l'avenir de la France est
bien son affaire. Il a toute sa place pour synthétiser, coordonner,
définir les stratégies et utiliser les moyens qui sont les
siens. Et il doit le faire car l'information ne peut émaner des
seules entreprises et collectivités locales.
L'Etat est très
riche d'informations. Dans certains domaines, il en a même l'exclusivité
ou la quasi-exclusivité : je pense par exemple à la diplomatie
ou à tout ce qui est militaire.
Il est le seul à
disposer d'informations économiques sur l'ensemble du territoire.
Il ne peut être soupçonné de vouloir influencer la
concurrence locale ou entre territoires. Il est le seul à pouvoir
rassembler des informations provenant d'entreprises, de collectivités,
de chambres consulaires, d'universités et même d'associations.
Enfin, il est le seul à pouvoir fixer avec les parties intéressées
les intérêts stratégiques de notre pays. L'Etat doit
donc se mobiliser d'une façon plus résolue, plus organisée
au service de l'intelligence économique. En un mot, il doit trouver
les modes de fonctionnement, de partage, d'analyse de l'information, qui
le mettent au service du développement de nos entreprises.
Localement, je suis
convaincu que les préfets, et avec eux l'ensemble des services de
l'Etat, doivent avoir un rôle beaucoup plus actif dans ce domaine
pour se poser en véritables partenaires des acteurs économiques.
Soyons clairs, beaucoup
ignorent même qu'ils ont déjà pour mission l'intelligence
économique au titre de la défense économique (circulaire
du Ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie du 14 février
2002).
Il faut aller au-delà
afin que les services de l'Etat, notamment au niveau régional, apprennent
à regrouper et à diffuser l'information aux entreprises qui
en ont besoin. Les administrations disposent d'une somme considérable
d'informations. Mais elle est inaccessible ou laborieuse à obtenir
car chacun dispose d'un petit bout d'information qu'il garde précieusement.
De plus, l'information brute ne suffit pas. L'intelligence économique,
ce n'est pas une addition de banques de données. Celles-ci sont
d'ores et déjà disponibles. L'information doit être
utilisable, analysable. Elle soit être présentée et
accompagnée de telle façon qu'elle puisse permettre des décisions,
pour la fabrication d'un produit, pour le lancement d'une action de recherche,
pour la conquête d'un marché.
Ce processus de réforme
de l'administration territoriale est bien de la compétence des préfets.
Assurer la direction des services déconcentrés est l'une
de leurs premières missions. Ils devront créer un véritable
réseau au sein de l'Etat mais également avec les collectivités
locales, les chambres consulaires et les entreprises. Ils devront surtout
être à l'écoute des entreprises pour que ce réseau
corresponde bien aux besoins des entreprises et des territoires.
Cette nouvelle étape,
j'ai décidé de l'engager. Au-delà des initiatives
déjà prises, dans cinq régions nouvelles, l'Ile de
France, la Provence Alpes Côte d'azur (PACA), Midi Pyrénées,
l'Aquitaine et l'Alsace, nous lancerons une première expérience
de développement de l'intelligence territoriale, dès le début
de l'année 2004.
Cette expérience,
nous la lançons avec l'appui méthodologique de l'Agence pour
la Diffusion de l'Information Technologique (ADIT) – une entreprise
publique reconnue comme le meilleur instrument de l'intelligence économique
en France.
Et je nommerai dans les
prochains jours, deux sous-préfets chargés de mission pour
mener à bien cette opération.
L'enjeu, vous le comprenez
bien, n'est pas seulement celui d'un ministère, c'est celui de tout
le Gouvernement. C'est celui de l'Etat. C'est celui de l'ensemble des Français.
Il faut cesser avec
les réticences dogmatiques ou même psychologiques à
l'égard de l'intelligence économique. Souvent, ces réticences
du reste sont les mêmes que celles qui se font jour dans les relations
entre l'Etat et les entreprises, entre la sphère publique et le
secteur privé. La France est très en retard sur ce plan.
Notre économie, nos entreprises ne profitent pas de toutes les informations
nécessaires à leur développement, informations qui
sont pourtant disponibles. Elle n'ont pas accès aux moyens de les
analyser de façon cohérente, exhaustive, stratégique.
Elles n'accèdent pas aux appuis publics dont bénéficient
leurs concurrentes étrangères tout simplement parce que ces
appuis ne sont pas organisés.
Et quelle soit économique,
financière ou technologique, la dépendance est toujours une
forme d'atteinte à la souveraineté. Si nous ne prenons pas
conscience de cette vulnérabilité, nous savons que les discours
les plus extrêmes, prônant le repli sur soi, trouveront du
crédit auprès de nos concitoyens. C'est aussi cela qui est
en jeu avec l'intelligence économique.
Je vous remercie